vendredi 16 novembre 2007

Le cas Luchini

Voilà un homme qui ne parle pas mais qui déclame. Il ne vous répond pas, il cite. Toute question entraine une réplique empruntée à la littérature. Fabrice Luchini a inventé le "copié-collé verbal". "Ce n'est pas rien". Comme si cela ne suffisait pas, il répète (après tout cela fait partie de son métier) , récitant les passages forts de son propos intermédiaire. Dans le fond, il est un peu comme sur cette photo d'enfant qu'on nous offre en iconographie, petite tête apparaissant sous l'étal parental chargée de beaux légumes. A sa devanture s'expose les fruits de l'écriture, voyez comme ils sont beaux !

Je n'ai pas sa mémoire travaillée pour rapporter la sorte de proverbe qu'il cita pour expliquer sa vision de Dieu mais je l'entends encore parler du "Voyage au bout de la nuit", ouvrage remarquable pour les dépressifs , de Louis Ferdinand Céline, alias Ferdinand Destouches, vieux bougon devant l'Eternel , si on veut faire un portrait rapidement et aimablement brossé. Qu'il est beau le héros de ce roman prenant systématiquement une direction opposée au bon sens. Martyr de la Bourgeoisie qu'il vomit au point d'avoir vécu sur son dos, jusqu'à fréquenter les pires ordures en jouant à l'intellectuel anti-sémite. La philosophie a ses limites. Et pour Destouches, il n'y aurait que des excuses.

En exergue du "Voyage", quatre petites strophes :

Notre vie est un passage
Dans l'hiver et dans la nuit
Nous cherchons notre passage
Dans un ciel où rien ne luit.

Phrases dites en répandant les cendres de mon grand-père Joseph-Georges Rigal au large des Iles de Lérins (mais oui, vous savez, le Masque de Fer emprisonné à l'île Saint-Honorat , sosie supposé de Louis Quatorze, à moins que ce ne soit le Chevalier d'Eon. Je m'égare. Mon grand-père était un farouche lecteur de Céline. Avec Ulysse de Joyce ("Introibo ad altare dei") et Don Quichotte, c'était un de ses livres de chevet. Il aimait aussi Stendhal, que je n'ai jamais eu le gout de lire. Pour cela, je ne le suivais pas dans son jugement. Mais revenons à Céline, que je lui règle son cas.

J'ai parfois l'impression d'être une personne équilibrée. Sachez que vous sortez de la lecture du Voyage traumatisé. Dans ce roman, rien ne réussit au héros. Racontant l'histoire d'un médecin essayant de sauver sa peau dans un monde où la guerre (14-18) est le seul remède à la misère, il transforme son héros en un misanthrope désabusé. Si dans Proust, on trouve des partouzards indécis, dans Céline, s'expose à la galerie un frustré décidé. Mais, au moins, dans ce premier roman, le style l'emporte.

Truculence, vérité des gueux, revanche du rejeté. Cela plait, c'est le fond de commerce de la revendication moderne. La plainte simplifiée, "pour qu'on comprenne bien" (je cite F.L.), opposée à la vérité technocratique. "Car c'est bien de cela dont on parle". "Je pourrais vous le refaire, je ne l'ai pas bien dit, si, si". Il y en a qui payent pour assister au spectacle (détachez-bien les syllabes), comme le recommandait l'homme du XXème siècle qu'a été Louis Jouvet. Drôle d'atmosphère, vous avez dit bizarre?

Et oui, cette péroraison est payante. Elle a mis l'opiniâtre au rang de la vedette. La talent reconnaissant à tant d'efforts mnémoniques conduit à la reconnaissance admirative de ceux qui ont du mal à retenir la liste des courses. C'est drôle, vous ne trouvez pas ? Non mais vous ne trouvez pas que c'est drôle ? C'est drôle... Face à Monseigneur Etchegaray qui n'avait que le Bon Dieu sans confession, l'emporte-pièce n'a pas eu à se forcer, sauf à marteler je ne sais quelle phrase d'un auteur qu'il faudrait relire de A à Z, tous les matins, en se rasant, en se coiffant, le nez plongé dans le café, la pensée obsédante obligeant la volonté d'en sortir à patienter.

Pour vous dire, c'était chez F.O.G., sur France 4 ou 5, ce dimanche. Présent également, un brave Français d'origine camerounaise (faux pas de Monseigneur qui le disait Camerounais, rappel à l'ordre d'icelui qui ne se sent que Français ... un ange passe... catholique pratiquant dégouté de voir que les Blancs lui ont refilé un Dieu moribond. C'est sûr, y'a qu'à aller voir l'ambiance à la messe. Il n'y eut pas de dialogue intéressant entre eux. Seule femme du plateau d'invités, une ravissante brunette aux dents du bonheur n'a pas été totalement d'accord avec Luchini quand il offrit d'amoindrir le mérite des hommes qui n'avaient que leur cerveau pour enfanter, incomparable à la production utérine. Cette jeune femme remarquable rendit que l'avènement de l'utérus artificiel résoudrait le problème.

Voyez, voyez, observez, prenez le temps, mes légumes sont toujours frais, servez-vous. Le service du pitre est assuré. ALORS, je pose la question. Est-ce que tout ça vaut bien la peine d'être vécu ? Ne nous battrons-nous pas contre une telle infamie ? Et les années de gloire aussi bien qu'immortelles ne firent pas frémir tous les impénitents ? A débiter des vers, Fabrice croit trouver le sens de la vie. Tant mieux pour cet artiste au succès mérité. Ce qui me gène un peu, c'est qu'il évite cette même condescendance au prix d'une sorte de cours magistral dans laquelle ceux qui se délectent encore, forme, à mon sens, le bataillon des cœurs solitaires.

Je vous parlerai de Dieu une prochaine fois.