mercredi 22 avril 2009

Vivre sans drogue

Dans le roman de Truman Capote, "De sang froid", un des premiers personnages que nous décrit l'auteur est un fermier isolé réfractaire à toute absorption de ce qui pourrait l'exciter ou le calmer. Même le café ne trouve pas grâce à ses yeux. C'est déjà trop. Buvant un verre de lait le matin, il ne comprend pas pourquoi il faudrait qu'il sacrifie à ce qu'il considère comme un premier pas vers l'enfer, la caféine. Cela ne l'empêchera pas de mourir brutalement, démontrant qu'il n'est pas nécessaire ni suffisant de boire du café pour décéder de manière violente.

Le désir nait avec notre premier jour : confondu avec le besoin, le lait nous comble d'aise et il faut nous voir, gazouillant et rotant, bavant sur l'épaule de notre approvisionneur, pour comprendre ce que c'est d'être au pays des anges. Comme tout est univoque à ce moment, loin de toute perversion. Cela ne va durer qu'un temps, notre toxicomanie lactée doit prendre fin, et la tétine, qu'elle soit de latex ou bien charnelle sera abandonnée. Un premier sevrage dans l'existence. Déjà des premiers traitements pour atténuer la peine que cause cette privation peuvent être mis en place. Prolongement de l'allaitement ou mise en place du premier traitement substitutif, la tototte. Très élégant dispositif qui donne l'air d'avoir un bouchon au goulot de nos enfants, à en voir mâchouiller cet ustensile jusqu'à parfois l'âge de 5 ans.

La nourriture ne devrait pas être une plaisanterie. Est-ce que vous rigolez avec votre chien que vous alimentez des mêmes croquettes toute sa vie. Le vétérinaire vous le dira : toujours la même nourriture, c'est le début d'une bonne santé pour votre animal. A nous l'art culinaire et ses variantes mondialisées comme le reste. Comme les restes, devrais-je écrire car nos poubelles font la joie des junk-fooders, témoignant ainsi de l'abondance dont dispose ceux qui ne sont pas obligés d'aller au restau du cœur. Chacun a des gouts bien particuliers, sans doute plus innés qu'acquis et nous substituons insidieusement le besoin au plaisir. La diversité des plats serait une façon de classer les individus : fous de viande ou de poisson, détestant les œufs ou adorant les fruits de mer, fructivores et légumassiers, adorateurs de patates ou ingurgiteurs de pâtes, qui ne vous dira qu'il est plutôt salé que sucré ?

Le chocolatomane libère ses instincts en période de Pâques et entre les œufs, les cloches, les poules, les lapins et tout autre architecture que certains pâtissiers fabriquent, emportés par un délire dans lequel ils perdent tout contrôle raisonnable, le chocolat est entré dans les mœurs comme le thé ou le café. Médicalement, la surconsommation de sucreries n'est pas recommandée, elle mène à la carie dentaire, au surpoids, à l'obésité, aux troubles articulaires, à la sédentarité, au diabète, pour ne citer que les conséquences les plus directes. La simple consommation induit surtout un premier réflexe comportemental "consommation-plaisir" et quand l'enfant passe dépenser sa menue monnaie chez son "dealer, une relation argent-plaisir est née. En dehors de toute barrière, l'enfant commence son émancipation. L'histoire de la démocratisation du sucre ressemble à tous les autres processus industriels. Produit élitiste au départ, les capitaines d'industries ont permis à tout un chacun de ressentir "l'émotion sucrée" , jusqu'à nous en faire avaler en excès. Dans notre brave nouveau monde, comme beaucoup d'autres déviations perverses et insidieuses, de bonnes intentions ont accoutumé les gens à être satisfaits de l'absorption d'un produit inutile et dangereux. Il y allait de pans entiers de l'industrie agro-alimentaire et encore de nos jours, de l'emploi de millions de travailleurs prêts à séquestrer leur patron si le chiffre d'affaires en baisse menaçait leur boulot. La Santé Publique s'incline toujours face à la Raison d'Etat.

Imaginons le premier homme assez intrépide pour aspirer une braise plutôt que de souffler dessus. Imaginons qu'il ait trouvé des feuilles qui, roulées entre elles tiennent bien la braise : c'est ce que découvre Colomb en 1492 et ces feuilles roulées entre elles, les Native-Americans l'appellent "tobaco". Apparemment, ils ne s'en servent pas pour entretenir le feu. Non, paré de vertus médicinales voire chamaniques, le tabac est une plante sacrée et curative, servant à communiquer avec les esprits et à soulager les douleurs. D'année en année, de siècle en siècle, jusqu'à nos jours, pas besoin d'être cultivé (comme un plant de tabac) pour savoir qu'il est devenu un produit de consommation courante. Chiqué ou prisé, il s'est répandu innocemment et petit à petit, l'homme, cet imbécile qui se croit intelligent, a préféré la pipe et ses volutes de fumée bleue qui vous donnent l'attitude docte d'un lettré raffiné. Il est établi que la nicotine est un stimulant intellectuel. Réjouissons-nous donc de tout ce qu'elle a permis de découvertes, quand au cours de nuits blanches, il a été le compagnon de chercheurs opiniâtres. "Avant de répondre à une question, on devrait toujours s’allumer une pipe. Je suis convaincu que fumer la pipe aide à porter un jugement plutôt serein et objectif sur les affaires humaines. Albert Einstein".

Le pire vient de la guerre et de la misère qu'elle entraine. Obligé de "recycler" les vieux mégots de cigare, voilà qu'un idiot fait un tube d'une feuille de papier (je préfère la version siège de Sébastopol / 1854) et la cigarette est née. Dorénavant, on ne fumera pas que du tabac mais aussi du papier. L'avantage d'une cigarette est flagrant : inhalation plus rapide, temps d'utilisation plus court, la cigarette est le moyen de se donner une dose de nicotine plus forte, elle est l'intra-veineuse par rapport à la pipe ou au cigare. Comme le sucre, la démocratisation de la consommation a abouti à une situation ubuesque dans laquelle le consommateur qui croit maitriser son accoutumance subit l'induction de cet horrible vice à travers l'idée fausse du droit que chaque individu a de s'intoxiquer avec une drogue légale : pour combien de temps encore ?

La description des modificateurs de la raison (Alcool et autres hallucinogènes) n'a pas trop lieu d'être ici extensive. Chacun peut se référer aux milliards de pages que l'on peut trouver sur le web. L'habitude d'utiliser tel ou tel produit connait le même mécanisme que celui décrit dans la boucle : besoin-désir-satisfaction <=> répétition. C'est juste une question de chimie (dopamine). La volonté recommandée pour retrouver le "droit chemin" est annihilée. C'est pourquoi certains ne commencent jamais, effrayés qu'ils sont de perdre le contrôle. La curiosité ou la bravade entraine les plus imprudents, soit qu'ils pensent pouvoir dominer le phénomène, soit qu'ils aient perdu l'envie de contrôler, jugeant que les états seconds leur conviennent mieux.

Tout le mal que la rupture sociale liée à l'utilisation des substances psychotropes précipite est à la fois combattu férocement par des militaires partis comme en guerre et toléré par une société dans laquelle chacun sait qu'on peut trouver ce qu'on veut, à condition d'y mettre le prix et /ou de bien connaitre les revendeurs. Quand Jean Cocteau nous décrit les merveilleuses sensations que procure l'opium, combien de junkies meurent dans des conditions sanitaires déplorables. N'allez pas chercher à Bogota, à New-York, à Casablanca ou à Kaboul, comme le sucre ou le tabac, la démocratisation a fait son œuvre. Jetez un coup d'œil dans votre quartier, ça suffira. Alors, vaut-il mieux mettre un alcoolique récidivant en prison pour qu'il se suicide où le laisser reprendre le volant pour qu'il tue votre mari qui rentrait gentiment chez lui ? Ce fait divers récent est tout à l'image de l'ambigüité de notre société du "pas-vu-pas-pris" car des personnes qui ne maitrisent pas leur volant, vous en avez des centaines, voire des milliers en circulation. On fait ce qu'on peut et surtout avec la morale qui stérilise sans limite le lent et douloureux parcours de l'homme. Après tout, quand vient l'heure de rentrer chez soi, on aime bien être tranquille et laisser la police faire régner l'ordre. Celui qui a franchi les limites peut tout à fait être une charmante personne ou un être très malheureux, une brute épaisse, un pervers polymorphe. Nous n'avons aucun moyen de faire la différence, alors tout est caricaturé et l'opprobre tombe dès l'instant où l'on est consommateur. Heu, comme disais le grand maitre à penser, pétomane devant l'éternel, sauf le pinard, c'est pas interdit : un peu quand même, Coluche, avec modération, tu vois, enfin, tu aurais pu voir, Michel et les gens qui bouffent à ton resto, ils s'en foutent que t'étais tellement mal que tu te défonçais pour tenir l'image qu'on t'avais collé. La drogue, c'est un monde sans cadeau.


Le rapport de la télévision à la drogue est le mensonge équivalent de l'élévation de l'esprit supposé avant utilisation. Après consommation, vous êtes modifié, pris au jeu de la répétition. Peut-on mettre au même rang d'accoutumance les émissions de jeux de type "Roue de la Fortune", "Koh Lanta, " Fort Boyard" , "La boite", "les Z-amours", "Intervilles", "le juste prix", "Greg millionaire". les "Pop-Stars-Academies-Loft-Story" ou le talent relève du pur hasard et les drogues proprement (salement) dites ? La drogue douce de la ménagère de moins de cinquante ans "comme ils disent" a le pouvoir d'anesthésier la curiosité naturelle. Ce serait vrai, me-direz-vous si ce trait de caractère intéressait les nouvelles générations. Par notre faute, sans doute, nous les avons gâtes au point de leur ôter l'envie de se battre pour exister, ce qui donne du prix à la vie. L'enfant couvert de cadeaux à Noël , ne sait plus avec lequel jouer tellement il en a accumulé à la fin de la tournée des Pères-Noêls papas-mamans, papis-mamies, tontons-tatas, tous autour de la merveille qui représente le futur de la famille. Oncle Paul ne prétend pas avoir été exemplaire sur le sujet. Du bonbon au whisky, du dessin animé au LSD, y-a-t-il une route que nous avons tracée sans savoir ? Le jeu devenu une exigence permanente rappelle le "Panem et Circenses" de la décadence romaine. Souvent, nous disons que notre époque est finissante et l'on peut en observer tous les jours des signes patents. N'oublions pas qu'une grande part de ce sentiment est induite par les écrans de télévisions qui ont envahis notre quotidien.

Quand une mère de famille m'a demandé " comment ne pas devenir dépressif dans un univers si sombre ? Comment donner de l'espoir à nos enfants ? Comment préserver la petite dernière de suivre l'exemple de ses frères et soeurs dans les consommations de tabac , alcool ou pire ?" je lui ai fait cette réponse : " On passe tous par l'envie de faire sauter le couvercle : on a tous envie d'aller du coté sauvage : le seul moyen d'en sortir c'est de jamais oublier qu'on a pas forcément raison en transgressant. j'ai coutume de dire que la drogue est un problème de société et un problème individuel. La société doit gérer les comportements anormaux induits par l'utilisation des stupéfiants. C'est la plupart du temps, l'interdiction qui prévaut et qui résume la politique générale. L'individu qui a "tenté sa chance" au pays des merveilleux paradis artificiels devrait pouvoir relativiser son acte en maintenant dans son esprit l'idée très claire que ça n'intéresse que lui. L'aspect convivial des extases communes n'est qu'un miroir aux alouettes où les plus vulnérables se laissent prendre. Comment protéger la petite dernière ? En développant son intelligence ? "