dimanche 16 mars 2008

Ma lecture des Bienveillantes

Le Dr Aue est en période de repos, exténué des Grosse Aktion qu'il a dû mener à bien. C'est terrible, cette prose fluide qui mélange l'aspect descriptif rigoureux aux états d'âme de l'officier SS. Comment, en danger du fait d'une histoire de racolage homosexuel, on ne lui laisse pas d'autre choix que d'aller servir dans le sonderkommando dont la mission est de nettoyer les lignes arrières lors de l'avancée des troupes allemandes en URSS.

Imaginez seulement la discipline des uns face à la résignation des autres dans la réalisation minutieuse d'une extermination de masse. 30000 Juifs passés par les armes (une balle dans la tête et le coup de grâce si nécessaire) dans un ravin où ils s'alignent tête bêche puis dynamitage des parois pour l'ensevelissement . C'est totalement improductif, note Maximilien mais ce sont les ordres et un national-socialiste ne discute pas la volonté du führer. / Le héros du roman décrit son inceste avec sa sœur jumelle, sa mise en pension catholique où il subira les prêtres pédophiles et l'homosexualité dans laquelle il réfugiera son ego.

Voyez, ça n'est pas un sujet drôle. On le sait, on a même l'impression qu'on se le rabâche, on a envie de dire que d'autres ont souffert aussi et que le temps ayant passé, ils ont bien su faire à partir des survivants une nation qui est devenu tout autant guerrière et surarmée. L'Histoire, il est vrai, ne s'arrête pas mais il est difficile de comparer cette monstruosité à d'autres faits historiques. Je vois le massacre des bisons d'Amérique, éventuellement, tout en voulant aussitôt m'excuser d'opposer des animaux à des hommes et pourtant, dans ces trophées de chasse de Buffalo Bill, gloire du western, au bout du fusil se trouve la plus innocente des victimes que le bourreau exécute industriellement, pour un résultat catastrophique.

Plus de bisons dans les Grandes Prairies, y'a pas mort d'homme, pense-t-on. Les Juifs ont quand même survécu, tout le monde a souffert, se dit-on. Des exactions de ce niveau, la Terre en a connu, Indiens d'Amérique, frères des bisons, Zoulous, Aborigènes, Chinois, Tibétains, Russes, Guinéens, Cambodgiens, Rwandais, je ne sais pas tout, toujours créés par un esprit persuadé d'un raisonnement logique où se trouve sa soi-disant supériorité. Elle va jusqu'à réécrire l'Histoire, continuant son combat dans ce qu'on appelle le "Négationnisme" : pauvres gens. Salauds, oui.

Dans le fond, la lecture est le meilleur moyen de passer le temps. Dans un coin, sans rien demander de plus qu'on vous laissât tranquille, vous partez encore plus loin que dans tous ces feuilletons ou autres séries, films, documentaires ou même sur l'internet où le temps passe aussi bien, il est vrai mais dans une nécessité de technologie performante pour une bonne satisfaction. Demandez à vos enfants qui jouent en réseau. On pourrait croire qu'un livre ça n'est pas indispensable ? Et bien non, le Dr Aue, lui, il s'échappe de la débâcle berlinoise un livre dans la poche, le faisant sécher en route car il manque de se noyer en traversant un pont bombardé aux ridelles glissantes qui ne pardonnent pas l'inattention dont il fait preuve depuis sa seconde blessure qui lui ont valu trois semaines de congé qu'il passera dans la maison de son beau-frère, maison au Nord de Stettin (Szczecim) , en Poméranie, "ambiance plaines enneigées et landes désertiques", la Baltique pour horizon.

Il est revenu de Stalingrad où son zèle honnête l'avait conduit, sanctionné par son supérieur hiérarchique, passant une convalescence miraculeuse après avoir reçu une balle dans la tête qui a épargné sa mémoire et son intelligence, en glissant sur la paroi interne de la boite crânienne dans une trajectoire sagittale heureuse, du front à la tempe. Reprenant son travail essentiellement administratif, le roman raconte la dilution des responsabilités qui rend l'anarchie possible, là où "ils" voulaient de l'ordre. L'ambiance est morose, Barbarossa est un échec. Maximilien part à Paris pendant son congé de convalescent, rencontre les collabos, les rédacteurs de "Je Suis Partout", se fait snober par Brasillach en se rendant au Café de Flore. L'idée lui vient d'aller voir sa mère, à Antibes, il ne l'a pas vu depuis 9 ans, il la déteste pour avoir obtenu la reconnaissance officielle de la mort de son père, de s'être remariée.

Il devient un assassin dans un moment de folie dont il ne souviendra pas. Au petit matin , dans la petite maison provençale sans charme autre que celle d'un petit pavillon, il se réveille et découvre les cadavres : un a été tué à la hache et sa mère est étranglée. Il ne sait pas ce qui s'est passé. La balle de Stalingrad explique trop facilement les choses. Il tuera encore à trois reprises, une deuxième fois dans cette maison de Poméranie où il oublie qu'il n'est seulement qu'en congé maladie, obligeant son ami Thomas à venir le chercher, pour regagner Berlin après 17 jours de marche hallucinée, au milieu de la fuite générale, une fille est sur la terrasse, apparemment étranglée. Il laisse la maison pleine de sa merde et son foutre, succédané de l'absence de sa sœur dont il n'arrive pas à rompre l'amour qu'il s'obstine à lui porter. Evidemment, la féminité pragmatique a tiré un trait sur ces amours d'enfants : il ne peut comprendre sa sœur qu'il rencontre à Berlin avant le matricide.

Il tue encore, gratuitement un organiste qui joue trop bien du Bach et pour finir son brave ami Thomas qui vient de le sauver d'un policier qui lui coure après depuis le meurtre. C'est dans les dernières pages. C'est vraiment la fin, le bunker va être pris, Hitler va se suicider, tout le monde fout le camp de Berlin où ceux qui avaient voulu partir trop tôt pendent aux arbres. Dans le zoo aux hippopotames agonisants le policier met en joue l'assassin pour faire enfin justice car le Dr Maximilien Aue a été épargné du fait de son statut d'Obersturmfürher SS). Arrive encore Thomas , habillé en ouvrier alors qu'il est un haut gradé de la SS, ayant prévu (très doué pour vivre le mieux possible au milieu de tout ça) même des faux papiers de STO français (tout simplement liquidé) pour sa fuite. Le policier s'effondre tué par Thomas.

Thomas se penche sur sa victime pour fouiller ses poches, en sort une liasse de Reichmarks qui ne vaudront plus grand chose très vite. Dans un réflexe pavlovien, Max ramasse un barreau d'une cage et fracasse le crâne de son ami. Il ôte ses vêtements prend l'habit du travailleur. Ainsi un assassin de masse et ordinaire peut aller finir sa vie comme petit industriel dans le Nord de la France. Aucune moralité dans cette fin où le héros avait le choix du suicide.

Peut-on en vouloir à quelqu'un qui avait l'Education sentimentale de G. Flaubert dans sa poche ?